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  • Antoine Malo

(SPAV n°1) - La barge du Crous, une centralité étudiante sur la Seine

Cet article s'inscrit dans une série de publications issues de travaux étudiants. En partant de la lecture du manifeste "La Seine n'est pas à vendre" (SPAV), un texte qui défend les relations villes-fleuves - et spécialement les intérêts écologiques, paysagers ou encore fonctionnels de la Seine et des villes qu'elle traverse -, il était demandé une réflexion libre autour des principes du manifeste, en étudiant un aménagement ou un espace en bord de Seine. Intitulée SPAV (La Seine n'est pas à vendre), notre série vous emmène pour ce premier article à la barge du Crous, dans le XIIIe arrondissement de Paris, observée par Antoine Malo.


Le quai bas, la barge du CROUS, la Seine et le pont de Tolbiac (photo : auteur)


Depuis son ouverture en 2015, la barge du CROUS propose des repas à tarif étudiant sur la Seine. Ce restaurant universitaire flottant amarré au quai François Mauriac, au pied de la BNF François-Mitterrand, se situe dans la ZAC Paris Rive Gauche (13e arrondissement). A l’origine du projet, un schéma directeur du CROUS de Paris en 2010 qui cible le développement de l’offre de restauration universitaire en places assises. En effet, l’offre est alors insuffisante pour satisfaire la demande en restauration universitaire sur la ZAC. L’idée de créer une barge restaurant universitaire répond à une logique de valorisation foncière, en créant sur l’eau un équipement qui accueille des étudiants tout en proposant une valorisation paysagère faisant la part belle au fleuve.


La barge du CROUS, un restaurant universitaire flottant (photo : auteur)

A partir de fin 2011, une étude de faisabilité est menée par le CROUS, concepteur et maître d’ouvrage du projet, assisté par des bureaux d’études tels qu’Atelier 21 spécialisé dans la transition énergétique, ainsi que par l’Établissement Public d’Aménagement Universitaire de la Région Ile-de-France (EPAURIF). Le projet remporte un appel d’offres de Port de Paris en 2012, qui attribue l’emplacement au pied de la BNF. Le cabinet d’architecture Flahault Design, spécialisé en architecture flottante et en design naval, remporte la maîtrise d’œuvre en 2013. Les travaux sont effectués par les Chantiers navals de la Haute-Seine jusqu’en juin 2015, date de la mise en service de la barge. Le montant de l’opération a été de 4,8 millions d’euros, dont 3,5 millions d’euros ont été financés par des dotations de l’État, 800 000 euros l’ont été par le CROUS de Paris et 500 000 euros par la ville de Paris. Ce projet de restaurant universitaire flottant résulte d’un partenariat étroit entre acteurs nécessaire en raison d’un cadre technique et réglementaire particulier, que ce soit de par le statut atypique d’ERP (Établissement Recevant du Public) fluvial ou du fait de la compatibilité obligatoire avec les équipements techniques et les règlements du port. De plus, ce restaurant universitaire sur la Seine suscite de forts enjeux d’intégrations : à la ZAC, au quai, mais surtout au fleuve et à son paysage.


Le quai François Mauriac, la barge du CROUS, la perspective du fleuve en direction de la passerelle de Beauvoir (photo : auteur)


La barge du CROUS participe à la création d’une nouvelle centralité en faisant du bord de fleuve un lieu de vie étudiante attractif. Cette attractivité est intimement liée aux nécessaires enjeux de mise en valeur d’un rapport des habitant·e·s au fleuve définis dans le manifeste du collectif La Seine n’est pas à vendre. Cet équipement universitaire s’inscrit dans la dynamique du quai François Mauriac, en proposant des activités en bord de Seine, sur le quai ou dans les barges qui se succèdent en linéaire (restaurants, piscine, salle de concert, bars flottants…). Là où cette concentration d’activités économiques en bord de Seine peut mener à la dérive d’une privatisation d’un accès privilégié au fleuve pour le tourisme de masse, les activités de la barge du CROUS s’adressent aux étudiant·e·s de l’académie parisienne en priorité. En effet, la mission principale du CROUS, établissement public institué par la loi du 16 avril 1955 relative aux œuvres sociales en faveur des étudiants, est d’améliorer les conditions de vie quotidienne et de travail des étudiant·e·s. Cet équipement flottant relève donc du social, et participe à un aménagement en bord de Seine au bénéfice des habitant·e·s et non d’une prédation de la Seine pour des intérêts spéculatifs. La construction du restaurant universitaire flottant s’accompagne de la mise en place d’une structure légère saisonnière sur la berge avec la cafétéria universitaire Quai de Seine qui intègre la barge au quai en affirmant la riveraineté. Le quai comme la barge sont le lieu d’évènements culturels : la barge n’est pas seulement un restaurant universitaire, elle accueille aussi notamment les remises des prix roman des étudiants France Culture/Télérama ou encore les journées Arts & Culture dans l’enseignement supérieur. Les salles de la barge sont ouvertes à des événements universitaires tels que des colloques ou séminaires. Les prix « Faire un monde équitable » Max Havelaar/Génération équitable y sont également remis, ils visent à récompenser des projets d’étudiant·e·s visant une alimentation plus juste et durable sur leur campus et sur le territoire. Avec ses 200 à 400 places assises réparties sur 3 ponts et modulables selon la météo, ce restaurant flottant veut être un véritable lieu de référence pour la vie étudiante et pour l’arrondissement.


La barge du CROUS répond à des principes soutenables d’aménagement, en intégrant la logistique urbaine à sa conception. Élaborée avec l’appui du cabinet d’études Atelier 21 spécialisé dans la transition énergétique, elle intègre en son pont inférieur des espaces techniques de stockage et de préparation des plats. Ceci permet de réduire le nombre d’approvisionnements et de livraisons nécessaires. De plus, son architecture vise à valoriser le quai de Seine mais surtout le fleuve et participe à la qualité du cadre de vie de la ZAC Paris Rive Gauche.


Le pont intermédiaire et ses baies vitrées offrant une proximité avec le fleuve ainsi qu’une ouverture des perspectives (photo : auteur)


En effet, l’équipement se caractérise par la porosité des vues et une forte dimension qualitative, surtout pour un restaurant universitaire. L’architecture fait la part belle à la Seine. Le pont supérieur, qui accueille une cafétéria ouverte jusqu’à minuit, offre une vue panoramique sur le fleuve, ses rives et ses quais, tout en offrant une vue privilégiée des signes et symboles urbains du quartier que sont la BNF et la passerelle Simone de Beauvoir. Le pont intermédiaire est marqué par des grandes baies vitrées qui ouvrent la perspective et mettent en valeur la profondeur du fleuve. Le pont inférieur joue sur le patrimoine fluvial et naval avec des hublots qui rasent le niveau du fleuve.

Vue depuis un hublot au pont inférieur (photo : auteur)


Cette barge témoigne d’une volonté de proposer aux étudiant·e·s un cadre de restauration qui est tourné vers le fleuve. Les différents choix d’architecture ainsi que son emplacement privilégié assurent une qualité et une ouverture paysagère ainsi que des perspectives sur la trame bleue du fleuve, orientées vers la très légère et aérienne passerelle de Beauvoir. Le ciel et la perspective du fleuve se dégagent du panorama.


Vue en direction de la passerelle depuis le pont supérieur. En saison clémente, des chaises longues viennent compléter les places assises (photo : auteur)


Cependant, l’alignement d’équipements flottants sur le quai François Mauriac peut constituer un obstacle entre les riverain·e·s se promenant sur le quai et cette perspective. La continuité de barges amarrées peut en effet nuire à cette profondeur du grand paysage en fermant la vue depuis le quai. L’on peut également interroger l’adaptation aux risques d’inondation du bâtiment naval. Bien qu’ayant été pensé pour résister à des débordements d’eau, la crue de 2016 a fait céder deux passerelles et a fragilisé les tuyaux d’alimentation. Les dégâts ont été estimés à 200 000 euros. Malgré cela, la barge du CROUS demeure un exemple réussi d’équipement qui s’inscrit respectueusement dans le paysage fluvial tout en développant un droit au fleuve pour tous·tes en offrant un cadre exceptionnel pour une offre de restauration à prix sociaux.

La barge pendant la crue de 2016 (photo : Le Parisien)


La barge du CROUS participe également à la mise en valeur d’un temps long, dicté par le fleuve et son écoulement, en proposant des points de vue qui permettent de s’adonner à un imaginaire fluvial. La cafétéria sur le pont supérieur est ouverte jusqu’à minuit et offre un lieu de détente, de rencontres en bord de fleuve. Cependant ce lieu, bien que tourné vers les étudiant·e·s, n’échappe pas à au constat d’une appropriation des rives du fleuve par les acteurs économiques ou institutionnels, dont la légitimité est remise en cause par le manifeste La Seine n’est pas à vendre. Mais la temporalité particulière du fleuve qui participe à la philosophie de l’équipement flottant est mise en avant par le manifeste. Lors de l’inauguration du restaurant en octobre 2015, le président de la République François Hollande inclut dans son discours ces éléments symboliques qui font de la barge un lieu privilégié de relation au fleuve : « La barge est un symbole de flottaison, de stabilité mais aussi d’aventure, d’imagination. Ce que je crois le plus important à retenir de cette inauguration, c’est que l’on ne pas répéter, on ne peut pas reproduire. ».


Le caractère innovant de cet équipement universitaire qui participe à l’image d’une ville et une métropole dynamiques en réconciliation avec son fleuve est mis en avant par l’ancien président de la République : « Toutes les villes ne sont pas forcément adaptées à ce type de réalisation, mais celle-ci est magnifique. » Comme en témoigne le numéro 55 du journal « Au fil de la Seine » publié en 2014 l’association La Seine en partage, la barge du CROUS est une première mondiale : « II n’y aurait pas de projet équivalent en Europe, et mieux encore, on ne trouve pas de restaurant bateau universitaire dans le monde. » Cet équipement faisant la part belle au fleuve et à son paysage est une réussite et se pose en modèle. Un projet largement inspiré par la barge du CROUS de restaurant universitaire sur un bateau était à l’étude au Havre, ville-port, avec une enveloppe prévisionnelle de 6,2 millions d’euros (financée à 42% par la communauté urbaine Le Havre Seine Métropole, à 24% par la Région Normandie, à 20% par le CROUS, et à 14% par l’Etat). Néanmoins, à cause de « difficultés techniques et de surcoûts importants », selon la directrice du CROUS Normandie, le projet de restaurant universitaire flottant est abandonné en septembre 2022, au profit d’un nouveau projet de structure de restauration terrestre plus conventionnelle.

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