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  • April Tourot

(SPAV n°2) - L’Île aux Cygnes, un site patrimonial ambivalent : entre artificialité et naturalité

Cet article s'inscrit dans une série de publications issues de travaux étudiants. En partant de la lecture du manifeste "La Seine n'est pas à vendre" (SPAV), un texte qui défend les relations villes-fleuves - et spécialement les intérêts écologiques, paysagers ou encore fonctionnels de la Seine et des villes qu'elle traverse -, il était demandé une réflexion libre autour des principes du manifeste, en étudiant un aménagement ou un espace en bord de Seine. Intitulée SPAV (La Seine n'est pas à vendre), notre série vous emmène pour ce premier article sur l'Île aux Cygnes, racontée et dessinée par April Tourot.


De la gare fluviale…


L’Île aux Cygnes a été construite en 1825, dans le XVe arrondissement de Paris. Initialement, c’est une digue destinée au transport de marchandises par voie fluviale, qui vient compléter les infrastructures déjà présentes sur le quai de Grenelle. Elle est alors appelée « gare d’eau de Grenelle » et est rattachée au Port de Paris (aujourd’hui encore, elle est la propriété d’HAROPA Ports de Paris). Sa localisation est d’autant plus stratégique qu’elle accompagne le développement de la plaine de Grenelle, zone s’étendant des Invalides à Javel en proie à une très forte urbanisation entre 1830 et 1850. C’est donc un espace à vocation économique et commercial qui s’établit ici. L’île artificielle, de près de 890m de long et 11m de large, facilite la circulation des bateaux dans la capitale. Par sa longueur, elle désengorge le port de Grenelle en permettant l’amarrage d’un plus grand nombre de bateaux. La Seine est alors considérée comme le support d’échanges marchands, participant à la valorisation du territoire. Elle devient de fait un outil central dans le développement économique de Paris.


La liaison aux berges ne se fait qu’à partir des années 1870 avec la construction du pont de Grenelle. Courant 1900, le pont Rouelle et le pont Bir-Hakeim (anciennement pont de Passy) sont construits et assurent une liaison entre les deux rives en passant par l’île. À présent, elle est reliée aux espaces urbains environnants et sa situation d’insularité s’atténue. Avec ce lien à la rive, la connexion à la ville se fait. La digue perd son rôle de plateforme de fret et se reconverti peu à peu en un espace de détente pour les parisien·ne·s. À cette même période, elle change de nom et devient l’Île aux Cygnes, en référence au roi Louis XIV qui affectionnait cet animal. Par ce changement de toponyme, s’affirme la volonté de transformer la fonction de l’île. C’est alors un espace à but récréatif qui vient remplacer la « gare d’eau » anciennement implantée sur ce territoire. Elle devient un lieu d’activités nautiques à l’instar de l’épreuve de pêche à la ligne des Jeux Olympiques de 1900 qui s’y déroule. L’image en est transformée, une modification paysagère accompagne cette reconversion. La municipalité entame un travail de boisement en plantant des arbres de diverses espèces. L’Allée des Cygnes trace une promenade rectiligne ombragée avec des arbres allant jusqu’à 40 mètres de haut. La fonction récréative de l’île s’accroît avec le temps, parallèle à des quais très minéraux où la circulation routière est forte. L’Allée des Cygnes, qui est entièrement piétonne se présente comme « un balcon sur la Seine ».


...au symbole de la nature en ville


L’île a la particularité de regrouper une grande variété d’espèces arboricoles. On en dénombre près de 60 pour un total de plus de 200 arbres placés de part et d’autre de l’allée principale. L’espace se constitue comme un véritable réservoir de biodiversité, accueillant un grand nombre d’oiseaux et d’insectes du fait de sa richesse écologique. C’est un espace artificiel devenu modèle de l’idée que l’on se fait de la nature. En effet, de nombreux labels viennent récompenser la biodiversité de ce lieu. A l’entrée du site on trouve un panneau qui précise que depuis 2015, l’ensemble de l’Allée des Cygnes est classé Arbre remarquable de France. Délivré par l’Association A.R.B.R.E.S, il félicite ainsi l’engagement de la ville de Paris dans la préservation de ces arbres. Dans ce processus de patrimonialisation, la question de la labellisation Ecojardin se pose notamment dans les projets citoyens et associatifs qui concernent l’île. L’association Île aux Cygnes revendique la conservation de cet espace vert urbain ; elle le dit « majeur pour le maintien de l’équilibre écologique en ville ». La construction d’une digue artificielle dans les années 1820 à des fins économiques vient contraster avec le statut d’espace naturel qu’on lui confère aujourd’hui, sans parler des impacts d’un tel projet sur le fleuve. Le terre-plein construit vient déloger des espèces animales, en particulier des poissons tout en devenant par la suite un lieu de vie pour de nouvelles espèces. On observe alors une ambivalence entre l’artificialité et la naturalité de cet espace, au sens où aujourd’hui on considère l’île comme un espace naturel à protéger alors qu’elle est le produit de l’action humaine sur une autre unité naturelle : la Seine.


Si l’enjeu de protection de l’Île aux Cygnes est fort aujourd’hui c’est aussi parce qu’elle a connu, ou du moins risqué de connaitre, certains projets qui en auraient changé l’image. En 1932 par exemple, l’île échappe au projet de l’architecte André Lurçat qui prévoyait d’y construire un aérodrome pour permettre l’atterrissage de petits avions dans la capitale. Le projet échoue suite aux contestations des riverains. Néanmoins, cinq ans plus tard, en 1937 à l’occasion de l’Exposition Universelle, l’Île aux Cygnes héberge le centre des colonies. Des extensions sur pilotis sont alors construites pour accueillir les pavillons de chaque pays. Avec ces installations, l’île est totalement urbanisée mais l’Allée des Cygnes conserve ses arbres. C’est sur la Seine que l’on que l’on gagne du terrain pour l’occasion. Toutefois, les extensions ne sont pas conservées et sont démontées à la fin de l’exposition, car elles n’étaient pas vouées à se maintenir durablement de part et d’autre de l’île. Depuis le site n’a plus connu de telles mutations mais il reste le matériau de projets architecturaux notamment pour les étudiants. En effet, l’aspect rectiligne de la terre offre un support simple et permet l’élaboration de divers scénarios. L’île devient alors le symbole d’utopies architecturales et paysagères.


En 2012, la partie aval de l’île à été rénovée dans le cadre du projet d’aménagement des berges de Seine. Le projet se concrétise par l’implantation d’une aire sportive sous le pont de Grenelle, ramenant le territoire à sa fonction récréative en proposant des équipements sportifs pour diversifier les usages.

D’une levée de terre artificielle imposée au fleuve à un parc sur la Seine, emblème de biodiversité à Paris, l’Île aux Cygnes se présente ainsi comme un espace paradoxal, tant par son histoire que par l’image qu’elle renvoie dans l’imaginaire collectif. Les opérations de valorisation et de protection ont conduit à une mise en valeur de la Seine comme espace naturel. Grâce à la promenade pédagogique aménagée sur l’Île aux Cygnes, les usager·ère·s en apprennent davantage sur les espèces animales et végétales présentes autour du fleuve. Cette connaissance sur l’environnement participe ainsi à la patrimonialisation de la Seine, de ses rives, et de son « écrin végétal ».

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